23 août 2010
Au bout du pinceau
Un corps ; un décors, un univers à inventer, pièce à pièce, touche par touche.
Voici la toile, à côté, les couleurs que tu prépares, sans savoir parfois pourquoi.
Le pinceau sera le prolongement de ma vue, de mon esprit, de l'imagination qu'il génère. C'est un frisson de chaque instant : interpréter, voir, à travers les possibilités infinies que t'offrent les couleurs et les courbes, quelle sera la teinte juste, le motif, le dessin qui conviendra. Maîtresse d'un jeu que je ne suis pas en mesure de comprendre, j'observe, avec la peur au ventre, le modèle se plier aux ordres que j'énonce, d'une voix que j'espère sûre d'elle.
La peinture, ici, est une cruelle et sublime hésitation, que tu dois surpasser. Elle est solitude, également, solitude terrible, dans ce rôle de peintre qui te mets en parallèle entre le tangible, le corps, et l'idée. Main sur la barre, tu tiens ton cap, en solitaire, jusqu'à trouver un point dans ton horizon. Et là commence vraiment la création : sans rien d'autre qu'une inspiration, qui fait d'un vulgaire bâton l'outil de l'idée, qui transforme quelques pigments en formes, qui prendront place sur ce corps offert au peintre.
La magie opère : ils sont humains, à moi d'en faire des créatures, des choses, à moi de reproduire leurs fantasmes ou les miens : elle sera dryade, lui sera l'un de ses rêves, celle-ci sera sirène, sous les coups de pinceau, sous le jougs de mon imagination qui manie leur identité comme un sculpteur manie sa glaise.
Puissance ? Non, car il n'existe aucun rapport de force, le peintre joue autant que le modèle, c'est un accord de deux pensées, accord tacite qui te pousse à te donner corps et âme à celui que tu peins, comme pour le remercier d'être là, et de se prêter à un jeu qui te transporte, qui permets à tes mains de soulager tout ce qui tourne dans ton esprit, en déversant sur cette toile vivante, vibrante, les monceaux de couleurs qui vont l'habiller.
Habiller: est-ce le mot, vraiment, est-ce cela ? Je pense qu'involontairement, je vais au delà : plus qu'un costume, c'est un passeport, une libération qui s'offre aux modèles, la possibilité de sortir d'eux même, comme protégés par cette mince couche de couleur. Ni nu ni vêtu, sans pudeur ni tabou.
Et le travail achevé, c'est moi qui suis nue : nue, devant ces corps qui ont la couleur de mes idées et de mes rêves, qui portent en eux le fruit de mes visions. Nue, malgré ces vêtements qui en révèlent plus encore. Nue, enfin, comme je ne le suis jamais, livre ouvert sur les images et les passions, démunie, et heureuse.
"Il faut que la peinture serve à autre chose qu'à la peinture." (Matisse)
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